Traduit de l’anglais, original ici
Au printemps 2026, deux femmes ont décidé de danser une tanda dans une milonga notoirement traditionnelle de Buenos Aires. Elles ont ensuite été réprimandées et agressées physiquement par l’organisateur de la milonga, également connu pour ses méthodes intolérantes de gestion du public, distribuant des cartons « rouges » et « jaunes » et insistant sur des rôles traditionnellement genrés dans ses événements. Diverses associations de professionnel·le·s du tango en Argentine et ailleurs ont depuis condamné son comportement comme une discrimination de genre. Pour beaucoup de gens, cet incident a sonné comme un retour absurde dans le passé, car la plupart d’entre nous sont désormais habitués à ce que les rôles ne soient plus strictement genrés. Cette roue de l’histoire a peu de chances d’être retournée en arrière, et j’écris cet article, le premier depuis la pandémie (oui !), pour vous expliquer pourquoi je pense que le fait que de plus en plus de femmes guident est une très bonne chose pour la communauté du tango dans son ensemble.
Si vous êtes un·e danseur·euse social·e avec quelques années d’expérience, et surtout si vous vous êtes aventuré·e dans l’organisation d’événements, l’enseignement ou la gestion d’une école de tango, vous avez pris conscience, à un moment ou à un autre, que l’économie de notre beau monde du tango repose essentiellement sur la disponibilité et le comportement des leaders masculins. Le tango est un monde d’hommes parce que dans la plupart des communautés, à quelques heureuses exceptions près, il y a bien plus de femmes que d’hommes. Du coup, pour qu’une activité de tango soit couronnée de succès, il faut un nombre suffisant de leaders masculins prêts à y participer, sans quoi toute l’entreprise s’effondre. Cela crée une dynamique dans laquelle les followers féminines dépendent des leaders masculins désireux de prendre des cours, de sortir danser, de pratiquer et de participer à des événements spéciaux, bien plus que l’inverse.
C’est un phénomène bien observé, notamment dans les grandes villes comme Paris, où je vis. Avoir trop de followers féminines pour chaque leader masculin pousse les followers à travailler dur sur leurs compétences, leur apparence et leur attractivité globale. Tout cela réduit en même temps les enjeux pour les leaders masculins d’obtenir les danseuses qu’ils souhaitent, les rendant moins enclins à se concurrencer mutuellement et à améliorer leurs compétences. Si un grand nombre de followers féminines sont prêtes à danser avec vous en milonga parce qu’elles ne veulent pas passer des heures assises à attendre, la tentation est forte, en tant que leader, de l’attribuer à votre propre mérite.
Quand il y a trop peu d’hommes et trop de femmes, avec des followers qui s’améliorent grâce à une concurrence acharnée et des leaders qui ne progressent pas faute de cette même concurrence, on peut observer l’effet en cascade de ce déséquilibre sur littéralement tous les domaines du tango. Les milongas locales se retrouvent avec bien plus de followers qui ne dansent pas, qui s’en frustrent et abandonnent. Les leaders masculins disponibles, malgré leurs privilèges évidents, ressentent plus de pression pour danser avec des followers qu’ils ne choisiraient pas nécessairement. Les professeur·e·s locaux·ales peinent à remplir leurs cours parce que les leaders masculins arrêtent d’apprendre après à peine un ou deux ans de tango, une fois qu’ils ont accès aux followers qu’ils apprécient. Un nombre insuffisant de leaders masculins dans les cours signifie que de nombreuses followers ne peuvent pas étudier ni pratiquer. Il y a moins de gens qui prennent des cours, moins de gens qui pratiquent et progressent, et le niveau de compétence de la communauté dans son ensemble stagne, faisant de chaque événement local un spectacle du « toujours pareil ».
Certaines followers frustrées quittent le tango ou cessent de progresser, parce qu’à quoi bon. D’autres deviennent agressives dans leur poursuite des leaders disponibles, portant la « concurrence acharnée » à un autre niveau. D’autres encore se laissent entraîner dans une spirale toxique consistant à essayer de surpasser toutes les autres femmes en termes de compétence, d’âge et de beauté. Les leaders masculins suffisamment motivés et talentueux pour devenir de bons danseurs sont chéris comme les quelques « stars » de la communauté avec qui toutes les followers souhaitent danser. Cela crée un déséquilibre des pouvoirs et une aura de célébrité que peu d’égos masculins peuvent résister à abuser. Ces hommes s’en sortent alors avec des comportements discutables, protégés par leur statut de « bon danseur » ou de « brillant professionnel ».
Les mêmes dynamiques sont présentes dans les événements spéciaux. Dans une situation de déséquilibre de genre sévère, les organisateur·trice·s de festivals peinent à remplir les stages, et choisissent souvent d’inviter les mêmes couples d’enseignant·e·s qui sont les stars du moment, dans l’espoir que leur renommée attire des étudiants masculins. Cependant, les couples célèbres sont coûteux, et il devient d’autant plus crucial d’attirer suffisamment de leaders masculins pour remplir les stages en les associant à une large population de followers féminines avides et désespérées. Dans de nombreux événements, les organisateur·trice·s font peser sur les followers féminines la pression d’équilibrer les genres, en leur demandant de s’inscrire en couple avec un homme (et non avec « un·e leader »). Les followers solos se retrouvent, encore et encore, en queue d’une longue liste d’attente. Certains événements tentent d’équilibrer les genres eux-mêmes, créant un autre phénomène intéressant : des leaders masculins que les organisateur·trice·s poursuivent pour remplir le quota avec une réduction significative, voire gratuitement. Ces hommes ne s’inscrivent plus ni ne paient l’événement aussi tôt que tout le monde, alors que la liste d’attente des followers solos continue de s’allonger, puis débarquent à la dernière minute minute, tel un chevalier en armure étincelante, pour sauver quelque chanceuse demoiselle en détresse.
Le déséquilibre de genre en faveur des hommes engendre beaucoup de frustration, de doute de soi, d’autodénigrement et d’abandon de soi chez les femmes prises dans cette dynamique. Je tiens à souligner que le déséquilibre lui-même n’est pas la faute des leaders masculins (après tout, ce sont eux qui dansent déjà). Le problème, c’est la façon dont le déséquilibre affecte le capital social et les récompenses sociales de chacun·e. On observerait probablement des phénomènes similaires si le déséquilibre de genre était inversé. J’ai parlé à des femmes qui ne supportaient plus d’attendre un leader disponible dans une rangée d’autres femmes, toutes bien habillées, la plupart tout à fait ou même exceptionnellement compétentes, toutes passionnément amoureuses du tango. C’est pire quand on est une femme plus âgée. Je me souviens d’un post sur les réseaux sociaux d’une professeure parisienne, exprimant sa tristesse face au peu d’intérêt des leaders masculins pour les cours par rapport aux femmes qui continuaient à améliorer leur danse, et de la quantité stupéfiante de vitriol dans les commentaires de ce post, provenant majoritairement d’hommes.
Dans le domaine professionnel, le déséquilibre de genre prend un lourd tribut invisible sur les danseuses. Alors qu’un bon danseur masculin est une star, même avec peu de références et un niveau de danse médiocre, une excellente follower professionnelle est simplement dans l’ordre des choses et ne vaut pas cher. De nombreuses professeures locales gèrent des écoles, des événements et des stages, accomplissant tout le travail fastidieux qui consiste à faire exister une communauté, pour qu’un professeur masculin invité (souvent d’Argentine) arrive, fasse son truc, soit payé et disparaisse vers un autre engagement où une autre femme fait tout, mais est considérée pour toujours comme son « assistante ». En tant qu’artiste en collaboration avec un partenaire, les femmes savent qu’en cas de rupture du couple, l’homme aura une multitude d’excellentes followers parmi lesquelles choisir, tandis qu’une follower professionnelle aura très probablement du mal à trouver un nouveau partenaire à son niveau. Il est plus fréquent qu’après une rupture, la star masculine du duo continue sa brillante carrière sans interruption, parfois avec une follower bien plus jeune et moins expérimentée, tandis que la carrière de la star féminine stagne ou qu’elle doit repartir de zéro. Parfois, plus vous êtes expérimentée en tant que follower professionnelle, moins les professionnels masculins voudront collaborer avec vous parce que vous avez traversé beaucoup de choses, que vous savez comment faire tourner la baraque et que vous êtes moins disposée à vous abandonner à sa prétendue supériorité.
Les femmes dans les couples professionnels prennent souvent en charge la majeure partie du travail répétitif, ennuyeux mais nécessaire qui entre dans le maintien d’une collaboration et d’un « produit » artistique, un travail qui passe inaperçu et n’est pas récompensé. Combien de couples d’enseignant·e·s avez-vous rencontrés dans lesquels l’homme fait la plupart des interventions dans sa propre langue et la femme traduit ce qu’il dit dans une langue étrangère pour que les élèves puissent comprendre ? Devoir traduire signifie que vous avez bien moins de temps pour dire quelque chose vous-même. Cela signifie aussi que vous êtes au service de votre partenaire plutôt que d’être son égale. Combien de couples d’enseignant·e·s avez-vous vus dans lesquels c’est la femme qui gère toute la correspondance, les présences des élèves, la communication, les paiements et la planification, tandis que l’homme ne fait qu’entrer pour briller et divertir en tant que professeur ? Ajoutez à cela qu’il est assez facile pour un danseur masculin solo de travailler comme professeur·e itinérant·e et artiste, alors que c’est parfois impossible pour une professionnelle.
À toutes mes consœurs de métier, professeures, artistes et organisatrices, je veux dire : je vous vois. Je connais votre douleur. J’y suis passée.
« Oh non, encore une féministe qui s’en prend aux hommes », pensez-vous peut-être. Alors, qu’en est-il des hommes ?
Danser en tant que leader masculin dans une communauté fortement déséquilibrée s’accompagne évidemment de nombreux privilèges. Mais, comme dans tout déséquilibre de pouvoir, il y a des coûts cachés pour ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie. Le premier, évident, c’est que quand vous n’avez plus envie de développer vos compétences en tango, vous passez à côté de votre propre potentiel. Bien sûr, améliorer sa danse n’est pas un impératif. On peut en profiter sans chercher à s’améliorer. Mais développer ses compétences est en réalité une grande partie du plaisir et de la beauté de toute l’aventure, et vous y renoncez délibérément simplement parce qu’il y a peu ou pas de concurrence ?
Une autre conséquence insidieuse du déséquilibre, c’est qu’en tant que leader masculin, vous danserez avec des followers que vous appréciez mais qui ne dansent avec vous que parce que c’est vous ou ne pas danser du tout. Elles ne vous le diront pas. Elles seront aimables. Elles feront en sorte que vous ne le remarquiez pas. Si vous êtes à l’aise avec un consentement à moitié sincère, alors c’est très bien. Mais ne préféreriez-vous pas que votre partenaire de danse désire vraiment cette tanda avec vous ? Et enfin, comme je l’ai mentionné, il y a une pression constante sur les leaders masculins disponibles, en particulier les plus compétents, pour qu’ils dansent avec autant de followers que possible. Cela prive souvent de la possibilité de choisir uniquement celles que l’on veut, et être sélectif vous fait passer pour un snob arrogant. Et on vous lance des regards noirs si vous osez suivre ou guider un autre homme. Pourtant, on sait tous qu’apprendre à suivre rend tout leader meilleur dans son guidage. Et si vous aimiez vraiment suivre en tant qu’homme ? Dieu nous en préserve !
Ainsi, dans de nombreuses communautés, notamment en Europe, dans les deux premières décennies de ce siècle, le tango était cette belle chose qui nous faisait aussi beaucoup souffrir, en particulier les femmes. Et puis la pandémie est arrivée.
Pendant les confinements liés au Covid, plusieurs choses se sont produites. Alors qu’il n’y avait plus de tango, beaucoup de gens se sont tournés vers les cours en ligne, souvent en solo, femmes et hommes. Parfois, c’était simplement une tentative désespérée de s’accrocher à la bouée de sauvetage du tango alors que le monde était en plein arrêt. Pour certaines personnes, c’était la première fois qu’elles prenaient un cours de technique. Beaucoup de gens ont réalisé qu’améliorer leurs compétences était en réalité incroyablement fun et gratifiant. Une fois que les milongas ont été de nouveau possibles, ces élèves en ligne sont revenu·e·s au tango avec une soif renouvelée d’amélioration. Mais ce qui a vraiment été un moment charnière, c’est la façon dont les femmes ont commencé à pratiquer entre elles, faute de partenaires masculins, et donc à apprendre à guider : une compétence qu’elles avaient longtemps voulu essayer, mais que la rude concurrence pour être une follower désirable avait accaparé tout leur temps et leur énergie.
Ici à Paris, alors que les milongas en intérieur étaient encore interdites, les gens allaient danser en plein air pendant les mois d’été, et j’étais stupéfaite de voir combien de femmes dansaient et pratiquaient ensemble. J’en faisais partie. Le changement semblait significatif. Dès que j’ai pu rouvrir mes cours en présentiel, j’ai commencé à donner des ateliers de « guidage pour femmes » et jusqu’à aujourd’hui, ces ateliers sont un succès stable. Je connais quelques autres professionnelles dans différentes parties du monde qui ont ressenti ce changement et ont commencé à proposer des cours de guidage pour les femmes aussi. À Paris, nous avons désormais un collectif, Las Malevas, composé de quatre professeures femmes (moi y compris) qui propose des cours hebdomadaires de guidage pour femmes. Tout ça n’est pas pour dire que les femmes se sont pas mises à guider en milonga ou à prendre des cours en tant que leader uniquement après la pandémie. Beaucoup le faisaient déjà bien avant. Des événements célébrant les femmes et des practicas exclusivement féminines existaient déjà dans certains endroits avant la pandémie. Mais dans de nombreuses communautés, c’est après la pandémie que ces chiffres ont explosé.
Une autre chose qui s’est produite, c’est ce que j’appellerais « un bond de conscience ». Quand le tango nous a été temporairement arraché de force, beaucoup de danseur·euse·s, et en particulier des femmes, ont réfléchi et se sont parlé de ce qu’ils et elles aimaient et détestaient dans le tango. Et beaucoup d’entre elles ont commencé à rejeter l’idée de devoir chercher un partenaire masculin pour avoir le droit de participer à un marathon ou à un festival. Si un événement n’admettait pas les femmes leaders, les danseur·euse·s double rôle ou les followers féminines solos, elles n’en voulaient plus. Elles en avaient marre du principe du « trouve-toi d’abord un homme avant de pouvoir profiter du tango ». À la place, elles cherchaient d’autres femmes avec qui s’associer.
Ce changement a eu un impact rapide et visible sur l’économie du tango. Les professeur·e·s ont commencé à vendre plus de cours. Les écoles locales sont devenues plus enclines à enseigner les deux rôles à tout le monde dès le départ, ce qui a rendu le déséquilibre de genre moins problématique, y compris dans les cours avec trop d’élèves masculins. Maintenant que c’est normal de changer de rôle, les hommes apprennent et pratiquent ensemble sans problème. Et même si c’était peut-être déjà le cas dans de nombreuses écoles avant la pandémie, c’est aujourd’hui en train de devenir une pratique courante.
Toutes les grandes marques de chaussures de tango ont commencé à concevoir et à vendre rapidement ce qu’on appelle les « chaussures de pratique » pour les femmes, de jolies bottines en cuir à talon bas que l’on peut désormais trouver dans toutes les couleurs et matières possibles. Notez qu’on les appelle encore « chaussures de pratique », bien que beaucoup de femmes les portent en milonga, aussi bien pour guider que pour suivre, renonçant parfois complètement aux talons hauts. Pourtant, d’une certaine façon, le guidage pour les femmes, c’est encore de la « pratique », pas quelque chose de sérieux, n’est-ce pas ? Oh, le doux parfum douceâtre de la misogynie discrète qui subsiste ici et là. Pratiquement chaque femme que je connais possède désormais une paire de ces jolies petites bottines. Elles sont idéales pour guider mais aussi pour suivre, car contrairement aux lourdes baskets de danse, elles paraissent élégantes avec des jupes et des robes. Et avez-vous remarqué que les femmes en pantalon font leur retour en force ?
Quand des followers commencent à guider, elles ont déjà deux atouts pour elles. Premièrement, elles ont l’habitude de travailler dur et d’améliorer leurs compétences, et elles savent que ça paye. Elles sont enclines à travailler dur dans les cours et à consacrer du temps à pratiquer et à danser en tant que leader en milonga. Deuxièmement, elles ont toutes vécu l’expérience d’une mauvaise tanda avec un leader aux compétences médiocres, elles sont passées pas ces experiences à de nombreuses reprises. Cela les rend déterminées à être des leaders attentionnées et confortables. Elles doivent également combattre un certain nombre de stéréotypes, comme « les femmes sont terribles en navigation » ou « ce n’est jamais aussi bien qu’avec un homme ». Plus les femmes deviennent de bonnes leaders, plus d’autres femmes veulent danser avec elles, ce qui signifie que certaines followers n’ont plus à se fier à ces tandas de « consentement à moitié sincère » avec des leaders masculins pour lesquels elles n’avaient pas grand enthousiasme auparavant. Beaucoup de followers me disent qu’elles préféreraient de loin danser avec une leader féminine moins expérimentée mais attentive et investie plutôt qu’avec certains leaders masculins avec qui elles dansaient avant.
Le seul groupe moins enthousiaste face à tout ce développement est bien sûr celui de ces leaders masculins, qui font maintenant face à une concurrence qu’ils n’avaient pas vue venir.
Avec des baby leaders avides d’apprendre, les organisateur·trice·s d’événements peuvent remplir davantage de stages lors des festivals. Les événements de danse sociale s’ouvrent désormais lentement à la possibilité de déconnecter le genre des rôles, même si cela reste délicat, les marathons cherchant toujours un équilibre de genre pour une bonne raison. On peut désormais préciser non seulement son genre, mais aussi si l’on danse « principalement en tant que follower » ou « principalement en tant que leader » ou « les deux à égalité » lors de l’inscription à la plupart des marathons. Et bien que les festivals de tango queer et les événements double rôle existent dans le monde depuis plus de deux décennies, ces événements reçoivent également un afflux de nouveaux·elles danseur·euse·s, des femmes (et quelques hommes) qui aiment danser les deux rôles mais ne s’identifient pas nécessairement comme queer. Et c’est ainsi que les femmes qui se libèrent de la pression écrasante d’une concurrence injuste, libèrent tout le monde. Les hommes peuvent désormais danser et pratiquer ensemble s’ils le souhaitent, et cela change clairement leur expérience du tango pour le mieux.
Enfin, les couples professionnels féminins obtiennent une plus grande reconnaissance. Je le sais bien car j’en fais partie, je travaille avec une formidable leader féminine, Asya Moiseeva. Vous pouvez probablement nommer un·e ou deux leaders féminines ou duos, bien que globalement il y ait encore plus de couples de tango masculins et qu’ils aient tendance à être plus connus. Malgré le nouvel équilibre trouvé, le tango reste très centré sur la présence masculine, la compétence masculine, la virtuosité masculine. Bien que les organisateur·trice·s soient désormais plus disposé·e·s à inviter des couples féminins, il est souvent encore difficile d’attirer des leaders masculins à un stage animé par une leader féminine. En revanche, quand les organisateur·trice·s ajoutent un couple féminin à leur programme, ils et elles peuvent être sûr·e·s d’attirer des danseur·euse·s double rôle qui voudront apprendre d’elles. Cela me rend optimiste pour l’avenir des collaborations exclusivement féminines et pour que les artistes féminines soient prises plus au sérieux. Aux organisateur·trice·s, je voudrais dire : quelle que soit l’admiration que vous portez à vos artistes masculins préférés, vous pouvez être certain·e·s que leurs partenaires féminines et les professionnelles féminines en général ont très probablement dû travailler bien plus dur et surmonter bien plus d’obstacles pour arriver là où elles en sont.
Un résultat moins attendu du fait que les femmes se tournent vers le guidage, c’est que beaucoup d’entre elles, et en particulier les femmes plus mûres, découvrent qu’elles sont des leaders nées. Elles aiment en réalité guider bien plus que suivre. Cela signifie que de nombreuses femmes plus âgées trouvent soudainement une voix authentique et une place dans le tango où elles sont recherchées pour leurs compétences par d’autres femmes, tout en étant ignorées par les leaders masculins. Le guidage leur offre une sorte de « deuxième vie » en tant que femme dans le tango. Et découvrir comment le guidage s’aligne naturellement avec leur personnalité est en soi quelque chose de magique. Nous voyons traditionnellement le guidage comme un rôle « masculin », mais les qualités d’un bon leader (être capable d’écouter, de guider, de divertir, d’engager, de protéger, d’assumer ses responsabilités, de communiquer, de se connecter) sont en réalité aussi celles d’un bon parent. D’une bonne mère. Beaucoup de femmes sont des leaders nées simplement parce qu’elles sont des femmes. Qui l’eût cru !
Est-ce que ça veut dire qu’en tant que follower féminine, vous devez maintenant absolument apprendre à guider ? Pas si vous n’en avez pas envie. Vous êtes tout à fait libre de vous en tenir à suivre. Ce qui est bien avec le guidage, c’est que peu importe quand vous commencez, du moment que vous l’appréciez. Vos compétences de follower seront d’une grande aide et accéléreront considérablement le processus d’apprentissage lorsque vous choisirez de commencer à guider. La bonne nouvelle, c’est aussi qu’en tant que follower, vous verrez désormais de plus en plus de bonnes leaders féminines en milonga qui pourraient vouloir vous faire la mirada. Restez à l’affût des cabeceos inattendus. Vous ne saurez souvent pas qu’une femme est également une excellente leader si elle danse les deux rôles, il n’y a pas beaucoup de façons de signaler aux autres femmes « je guide aussi », même si vous portez un pantalon et des bottines de « pratique ». Si en tant que femme vous guidez déjà, n’ayez pas peur de vous montrer. Vous n’avez pas à être parfaite. Vous n’avez même pas à être très bonne pour recevoir beaucoup de tentatives de cabeceo de la part de certaines des meilleures followers de la ville !
À toutes les personnes qui, comme l’organisateur de l’infâme milonga de Buenos Aires, pensent que le vrai tango ne peut se produire qu’entre un homme (hétérosexuel) et une femme (hétérosexuelle), je me sens envie de dire que vous avez le droit de le ressentir ainsi, du moment que vous n’usez pas de violence sur les personnes qui ont une opinion différente. La beauté du tango est qu’il vous pousse à trouver votre propre « vrai tango », celui qui fonctionne pour vous, à condition que personne d’autre ne soit blessé·e dans le processus. Cette danse a longtemps été définie par des corps masculins dansant avec des corps féminins et nous sommes habitués à ce que cela se ressente ainsi, de sorte que deux corps féminins ou deux corps masculins dansant ensemble sont forcément différents à ressentir et à voir. Mais différent est-il moins vrai ? Peut-être pour vous. Pas pour moi, pas avec mon expérience. Je crois que ce n’est pas notre genre, ni notre orientation sexuelle, ni notre âge, ni notre morphologie qui font de nous un·e danseur·euse de tango, c’est la façon dont nous nous connectons à notre corps, à la musique, au sol, à l’autre personne. C’est notre capacité à nous abandonner à cette danse et à rendre quelqu’un merveilleusement heureux·se d’être dans nos bras le temps de quelques chansons. Cette magie tranquille, profonde et transformatrice d’une vraiment belle tanda. Vous voyez ? J’en suis sûre.
Mai 13, 2026